vendredi 6 octobre 2017

Chapitre 2 : Réparer les dégâts [UCDTLI]

Chapitre 2 : Réparer les dégâts


- Il faut croire que vous avez eu plus de chance que nous, murmura April, mélancolique, en se laissant tomber sur le rebord pierreux qui faisait office de canapé.

Donnie et elle étaient revenus au repaire au moment même où Mikey et Léo y ramenaient maître Splinter, inconscient. Ensemble, ils avaient fouillé les décombres du laboratoire dans l'espoir d'y trouver des produits susceptibles de le soigner. La tortue mauve était agenouillée à même le sol, où elle s'efforçait de composer un régénérant.

- Je me demande comment il a réussi à survivre jusqu'à maintenant. Il est salement amoché... souffla Michelangelo en s'accroupissant aux côtés du rat géant.

Il posa un seau d'eau à côté de lui et, à l'aide de la serviette la plus propre qu'il était parvenu à trouver dans ce champ de ruines, il entreprit de nettoyer ses plaies. Comme le sang était séché, il refusait de lâcher les poils sur lesquels il avait coagulé. Un bain aurait été l'idéal, mais les Kraangs avaient réduit leur baignoire à néant.

- Au fait, April... Je suis désolé que tu n'aies pas retrouvé ton père.
- Moi aussi... Moi aussi...

Le regard triste, elle posa sa main sur le front de maître Splinter. Il semblait fiévreux. Ses blessures purulentes avaient dû entraîner une infection. Elle espérait que Donatello réussirait à le sauver, car il lui avait toujours paru indestructible. Le voir ainsi diminué lui causait un véritable choc, encore pire que de savoir la ville aux tentacules des extraterrestres.

- Au moins, personne ne sait que nous sommes de retour, ce qui va nous laisser le temps de prendre soin de lui, affirma Léonardo.

Donnie leva les yeux du tube à essai sur lequel il était penché et échangea une expression gênée avec April. Cela n'échappa pas à l'œil avisé de son frère, qui lui demanda aussitôt ce qui se passait.

- Les Foot-bots nous ont attaqués alors que nous étions à la surface. Nous en avons détruit quelques-uns, mais ensuite, j'ai jugé préférable de fuir, car il en sortait de partout.
- Tu es en train de me dire qu'ils vont rapporter à Shredder, si ce n'est déjà fait, que nous sommes de retour à New-York ?
- Euh... Oui ?

Léo frappa son front lisse avec le plat de sa main. Il ne manquait plus que cela. Ils allaient avoir suffisamment à faire au cours des semaines à venir pour tenter de repousser l'invasion Kraang sans avoir en plus besoin de surveiller leurs arrières par crainte de voir surgir le Destructeur dans leur dos.

Des éclats de voix se firent entendre et, par réflexe, ils sursautèrent. Aucun d'eux ne se sentait en sécurité à chaque fois qu'il était question de Shredder. Par chance, ce n'était nul autre que Casey et Raphaël, qui revenaient de leur patrouille. April se leva aussitôt pour bondir dans les bras de son ami, ce qui suscita l'exaspération de Donatello.

- Je suis heureuse que vous soyez revenus sain et sauf. Est-ce que vous avez eu des ennuis ?
- Raph a pu se défouler contre quelques boîtes de conserve extraterrestres, mais moi, je n'ai pas eu ce bol. La maison était déserte, ajouta Casey sur un ton beaucoup plus grave. Si ma sœur et mon père sont quelque part, ce n'est plus ici.
- Pareil pour moi. Les rues sont vides, nous n'avons croisé personne. New-York est devenu une véritable ville fantôme.

Raphaël ne prêta pas la moindre attention au reste de la conversation et se précipita vers son maître dès qu'il eut remarqué son corps étendu sur une vieille couverture rapiécé. Il remplaça Mikey, qui commençait à fatiguer, afin de poursuivre le nettoyage des plaies encore à vif.

- Ce n'est pas vrai, lâcha-t-il au bout de plusieurs minutes. Tout le monde n'a pas fui ou n'a pas été capturé. Tout à l'heure, j'ai vu une fille.
- Une fille ? répéta Casey avant de s'esclaffer. Alors pendant que je poireautais, môssieur jouait les Casanova. Venant de toi, ça m'étonne, vieux.

L'adolescent eut tout juste le temps de lever son gant de hockey pour se protéger que le sai de Raphaël sifflait déjà dans sa direction. Il s'empala dans la texture molle de l'accessoire, tandis que la tortue accompagnait son geste d'un regard assassin.

- Eh, on dirait bien que je viens de toucher un point sensible. Ce cher Raph n'est peut-être pas si dénué de sentiments qu'il veut bien le faire croire, en fait.
- La ferme, Casey, sinon je...
- Ça suffit, vous deux ! s'écria April en s'interposant. Vous n'allez quand même pas vous battre alors que maître Splinter est dans cet état ?

Mikey et Léo l'approuvèrent d'un hochement de tête, juste avant que Donatello ne pousse un cri victorieux. Apparemment, il avait réussi à fabriquer un remède à partir du peu de matériel qu'il avait pu sauver des décombres. Raphaël s'écarta aussitôt pour lui céder sa place auprès du rat.

- Normalement, cette mixture hyperprotéinée devrait suffire à lui rendre les forces qu'il a perdu en errant des jours durant dans les égouts, mais ça ne l'empêchera pas de devoir se reposer par la suite, car il souffre d'infections qui risquent d'endommager son système immunitaire, auquel cas...
- Abrège, Donnie, et fais-lui avaler le médoc ! l'interrompit Mikey, au grand soulagement de tous.

Avec précaution, la tortue pinça les lèvres de son maître et fit tomber quelques gouttes du remède entre ses crocs acérés. Comme Splinter ne le recrachait pas, il recommença, jusqu'à avoir vidé dans sa gorge le contenu de sa fiole en verre.

- Maintenant, il ne reste plus qu'à attendre de voir si ça fait effet.
- Quoi ? Attendre ? se lamenta Michelangelo. Je déteste attendre, j'ai horreur d'attendre, et en plus, nous n'avons même pas de pizza pour passer le temps ! Je veux un résultat tout de suite.
- Ne t'inquiète pas, Mikey, nous allons trouver de quoi t'occuper. Il y a tout le repaire à nettoyer.

Les paroles de Léonardo provoquèrent une moue sceptique chez l'ensemble de ses amis. Même le ménage, auquel les tortues refusaient généralement de se livrer sans protester, semblait être une sinécure à côté de l'idée de remettre les lieux en état.

- Je pense que, pour commencer, nous devrions chercher tous les objets que les Kraangs n'ont pas cassé, ainsi que ceux qu'il sera possible de réparer, et les rassembler ici. Quant aux autres, nous nous en débarrasserons.
- Naaaooonnn !

Mikey se jeta sur la télévision, dont l'écran avait été brisé par le tir d'un pistolet kraang. Elle n'était plus en état de fonctionner, pourtant cela le rendrait infiniment triste s'il devait s'en débarrasser. Elle avait été sa meilleure amie au cours des quinze dernières années.

- Tout mais pas elle ! Vous ne nous séparerez jamais !

Léonardo secoua la tête d'un air blasé avant de prendre la direction de l'escalier qui conduisait aux chambres, Raphaël sur ses talons. Le leader du groupe attendit d'être sûr qu'ils soient seuls à l'étage et que personne ne les ait suivis pour enfin oser demander :

- Raph... Quand vous étiez à la surface, est-ce que par hasard...
- Non, répondit-il aussitôt, car il avait compris où son frère voulait en venir. Je n'ai vu aucune trace de Karai. Ne t'inquiète pas pour elle. Je plains surtout les malheureux Kraangs qui se retrouveront sur le chemin de ses crocs.

Léo voulut esquisser un sourire, mais il n'y parvint pas. Il se préoccupait bien trop du sort de la jeune fille pour réussir à feindre une quelconque allégresse. Même la tape amicale de son cadet ne suffit pas à le dérider.

Ils ouvrirent les portes des chambres une par une, mais tout ce qu'ils y trouvèrent n'était que désolation. Les revues de Raphaël étaient réduites en charpie, les figurines de Michelangelo en morceaux, les matelas éventrés, les armoires brisées... Rien ou très peu avait survécu à la folie des Kraangs.

Leur inspection s'acheva rapidement. Ils purent trouver une lampe en état de marche, quelques objets électroniques appartenant à Donatello qui paraissaient encore fonctionner et des oreillers qu'ils parviendraient peut-être à raccommoder. Le reste était hors d'usage.

- C'est tout ce que nous avons pu sauver, affirma Léo en déposant ses maigres trouvailles sur le sol de la salle principale.
- Il me faudra des mois avant de pouvoir remettre mon labo en état... murmura Donnie, abattu. Le matériel que les Kraangs ont ravagé est extrêmement rare.
- Sans parler du fait que nous n'avons plus de télévision, geignit Mikey.

Personne n'eut le cœur à le fusiller du regard. April avait rassemblé de vieux chiffons, des draps usés et des couvertures élimés, et entreprit de fabriquer une sorte de nid pour maître Splinter, allongé à même la pierre. Quand elle eut terminé, Raphaël le porta jusqu'à la couche de fortune.

- Il sera toujours mieux là-dessus, non ? fit-elle remarquer.

Elle aurait aimé faire davantage pour le rat, mais comment l'aurait-elle pu ? Les moyens manquaient cruellement. Donatello n'avait même pas de quoi le soigner : il avait pratiquement gaspillé toutes ses réserves dans la préparation qui, pour l'instant, semblait n'avoir aucun effet.

- Et maintenant ? interrogea Casey. Qu'allons-nous faire ? Pour les Kraangs, je veux dire. Nous devons leur reprendre New-York.
- Sauf que nous n'avons presque plus d'armes, plus de robots, rien... Alors qu'ils sont des milliers. Comment comptes-tu t'y prendre ? Même l'armée a échoué, nous sommes tous seuls. Sans compter sur Shredder, qui sait sûrement, à l'heure qu'il est, que nous sommes de retour. Il va envoyer les Foot-bots à notre recherche et ne cessera pas de nous persécuter tant qu'il ne nous aura pas transformés en soupe de tortue.

Donnie s'interrompit. En ajouter davantage n'aurait servi à rien. La situation était catastrophique, pour ne pas dire désespérée, et il avait pour une fois su la résumer avec concision.

Après cela, plus personne ne prononça le moindre mot. Ils se contentèrent de se relayer auprès de Splinter à tour de rôle, tout en méditant sur leur sort, qui n'était pas joyeux. Ils avaient tous leurs propres préoccupations et ne tenaient pas à les partager avec les autres.

April et Casey s'inquiétaient pour leur famille respective, de même que pour le reste de l'humanité. Léonardo ne pouvait s'empêcher de laisser son esprit vagabonder en direction de Karai, dont le joli visage se matérialisait sans cesse dans son esprit. Raphaël était furieux de se sentir aussi impuissant, lui qui aimait tant se battre.

Ils décidèrent de dormir un peu. Cela ne faisait que quelques heures qu'ils étaient revenus à New-York, pourtant ils avaient presque l'impression de ne l'avoir jamais quitté. Se reposer leur ferait le plus grand bien. Qui savait si, au cours des jours à venir, le ciel ne leur tomberait pas sur la tête. Ils auraient besoin d'être en forme pour faire face, à ce moment-là.

- Eh, les gars ! Les gars !

Ils étaient tous profondément assoupis lorsque la voix de Michelangelo les tira du sommeil. Léonardo fut le premier à se redresser. Ils s'étaient tous pelotonnés ensemble, les uns contre les autres, dans un angle du repaire, emmitouflés dans les restes de couverture qu'ils avaient pu sauver.

- C'est maître Splinter, je crois qu'il a bougé.

D'un geste de la main, il désigna le rat, toujours étendu dans son nid de fortune, pendant que les cinq autres se rapprochaient. Ils l'observèrent avec circonspection. Il lui était déjà arrivé de se montrer brutal à son réveil, notamment à l'époque où le Roi des Rats tentait de s'en prendre à son esprit.

- Il faudrait que quelqu'un le tapote, affirma Donnie. C'est utile pour ramener quelqu'un à la conscience.

Aussitôt, tous les regards convergèrent vers Mikey, qui poussa un petit cri de joie. Il était ravi d'avoir été choisi, jusqu'à ce qu'il comprenne réellement ce que cela impliquait. Avec un soupir, il s'accroupit à côté de son maître, qu'il secoua doucement au niveau de l'épaule.

Les lèvres recouvertes de fourrure de celui-ci remuèrent faiblement, dévoilant ses crocs. Le sang de la tortue ne fit qu'un tour, mais il ne renonça pas. Après tout, il s'agissait de Splinter. Il n'avait rien à craindre de lui... ou si peu.

- Sensei... Revenez à vous, s'il vous plaît. Sensei.

Il leva la tête en direction de ses frères, qui affichaient eux aussi une mine dépitée. Leur peine était palpable, et leurs amis humains la partageaient. Pour preuve, Casey ne fronça même pas les sourcils lorsque April posa une main compatissante sur l'épaule de Donatello.

- Lé-o...

Ils ouvrirent de grands yeux. Michelangelo, totalement déstabilisé, perdit l'équilibre et tomba sur les fesses dans un grand bruit. Les tortues se rassemblèrent immédiatement autour de Splinter, qui venait de prononcer le nom de leur chef dans un râle à peine perceptible. Celui-ci lui tapota main.

- Je suis là, maître. Nous sommes tous là. Est-ce que vous m'entendez ?
- Ma... tête...

Il tenta d'ouvrir les yeux, en vain. Visiblement, cela provoquait trop de souffrance en lui pour qu'il puisse y parvenir. Il renonça. Léonardo le fixa avec une inquiétude grandissante, tandis qu'une violente quinte de toux le secouait de la tête aux pieds.

- Mes fils... Vous...

Il n'eut pas l'occasion d'achever sa phrase. Il replongea dans les limbes de l'inconscience avant d'y parvenir. Donatello profita du fait d'être debout pour examiner ses blessures. Elles étaient toujours purulentes, en dépit du soin que Mikey avait pris à les nettoyer une par une. Sans désinfectant, hélas, le résultat serait le même.

- Qu'est-ce qui est le plus à craindre, Donnie ? interrogea Léo.
- La septicémie, je dirais. D'autant que son corps est en état de grande faiblesse et qu'il n'a actuellement pas les moyens de se défendre contre les infections, quelles qu'elles soient. Je crains que nous n'ayons pas le choix : nous allons devoir remonter à la surface. Il n'y a que là-haut que nous pourrons trouver ce dont il a besoin.
- Rassure-moi... Tu n'es pas sérieux ? Si nous mettons le nez hors du repaire à l'heure actuelle, Shredder nous cueillera comme des fruits mûrs. Et si ce n'est pas lui, nous devrons affronter l'armada que les Kraangs enverront contre nous.
- Tu préfères laisser mourir maître Splinter, peut-être ?
- Je t'interdis de dire une chose pareille, seulement il faut réfléchir aux risques. Si nous nous faisons tous tuer, je ne pense pas que nous lui serons d'une grande utilité.
- Si nous ne faisons rien, c'est à son agonie que nous risquons d'assister.

Léonardo secoua la tête. En tant que chef, il se trouvait dans une impasse. Il n'avait aucune envie de voir l'état de son sensei s'étioler davantage, toutefois il ne voulait pas non plus mettre en danger la vie de ses frères.

- Euh... Les gars ? appela timidement April. Les Kraangs n'ont pas l'air d'avoir trop massacré les immeubles et les habitations.
- Oui, et alors ?
- Mon père garde beaucoup de médicaments dans son armoire à pharmacie. Il répète sans cesse que ça peut toujours servir. Avec un peu de chance, nous y trouverons des antibiotiques, des compresses aseptisantes et assez de choses pour soigner Splinter.
- Ouais, ça, c'est trop de la balle ! approuva Mikey. Tu es un génie ! Ou une géniale. Comment ça se dit, au féminin ?
- Ça ne résout pas le problème. Comment allons-nous sortir d'ici sans risquer de tomber sur les Foot ou les Kraangs ? À mon avis, ils n'attendent que ça : une erreur de notre part.
- Il y a une bouche d'égout, à proximité de l'appartement dans lequel j'habite... Habitais. C'est toujours moins dangereux que de parcourir toute la ville. Il doit à peine y avoir deux rues à traverser.

Ils fixèrent tous Léo avec insistance pendant que celui-ci s'accordait une minute de réflexion. À contrecœur et dans un soupir, il finit par accepter la proposition d'April. En revanche, il n'avait pas dit son dernier mot. Il interrompit Michelangelo au moment où il s'apprêtait à sautiller avec enthousiasme.


- Je reste malgré tout persuadé que nous ne pouvons pas y aller comme ça, affirma-t-il. Il nous faut un plan.

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dimanche 24 septembre 2017

Chapitre 1 : Le sang de la jetée [LSDLJ]

Chapitre 1 : Le sang de la jetée


Le soleil miroitait sur la surface bleutée de la mer, ses éclats pareils à des millions de minuscules diamants. Les vagues s'écrasaient mollement sur la jetée et la brise portait jusqu'au rivage les effluves iodés du grand large. Le bruit assourdissant des cornes de brume indiquait les départs des vieux cargos de pêche qui s'éloignaient en tranchant les flots de part et d'autre pour remplir leurs filets.

Alise contemplait ce spectacle en silence. Depuis sa plus tendre enfance, elle avait pris l'habitude de venir ici. Les embruns l'apaisaient, elle se sentait en communion avec la nature. Elle partageait l'une de ces histoires d'amour avec la mer, celles dont on ne parle jamais.

Grande et svelte, la silhouette élancée, Alise était une belle jeune femme de vingt-cinq ans. Le teint légèrement halé à cause des longues heures qu'elle passait à se promener au soleil sur les quais, les cheveux noirs comme l'ébène et les yeux de même couleur, elle possédait un maintien altier qui allait de pair avec la froideur de son visage. Plutôt distante et réservée de nature, elle laissait rarement le moindre sentiment se lire sur ses traits.

Ce jour-là, elle était vêtue d'un élégant blazer gris anthracite, qu'elle portait par-dessus un chemisier blanc. Comme elle n'avait pas fermé le dernier bouton, son col s'écartait pour permettre de distinguer un médaillon d'argent à l'intérieur duquel elle conservait une photographie de sa mère. Elle était morte en lui donnant naissance et c'était la seule chose qu'Alise possédait d'elle.

Elle ne disposait que de très peu d'informations à son sujet, car son père ne lui en parlait pas et elle n'était pas du genre à poser des questions. Elle connaissait uniquement les origines de sa génitrice, qui était fille de parents navigateurs. C'était à n'en pas douter de là qu'Alise tenait sa fascination secrète pour la mer.

Un immense bateau métallique, à la coque aussi laide que rouillée, pénétra dans le port. À sa vue, la jeune femme fronça les sourcils et sentit son échine se hérisser. L'une de ses pokéballs, qu'elle conservait dans la poche intérieure de sa veste, se mit à trembler. La créature qu'elle renfermait avait également compris ce qui se passait.

Une nouvelle odeur se joignit au parfum salin des vagues, une odeur de mort. Alise avança jusqu'à l'extrémité de la jetée, où l'eau avait brusquement changé de couleur. Sa teinte azurée avait disparu pour devenir écarlate, là où le sang se mêlait à la mer.

Alise frissonna. Les mains dans les poches, elle inspira profondément à deux reprises, malgré les effluves ferrugineux qui lui donnaient la nausée. Elle devait garder son calme, mais c'était difficile avec les cris lancés depuis le bateau qui était en train d'accoster.

Le Starossier. Le cargo de l'enfer. Son nom était une référence aux anciens navires négriers qui traversaient les océans, les cales remplies d'esclaves qu'on exportait vers des plantations où ils périssaient à force de mauvais traitements. Si la traite négrière était désormais interdite depuis un siècle et demi, une nouvelle forme de commerce avilissant avait vu le jour : le trafic de staross.

Ces innocents pokémon étaient pêchés par centaines au large des côtes de la région Souka et, durant le trajet qui les ramenaient au port, dépecés pour récupérer le joyau qui ornait leur orifice ventral, très en vogue sur les bijoux à l'heure actuelle. À cause de cela, l'espèce était en voie d'extinction, mais cela ne préoccupait ni l'équipage du Starossier qui continuait ses basses besognes, ni les acheteurs, ni le reste de la population de la ville de Salencre. Alise avait l'impression d'être la seule à se soucier véritablement de leur sort.

Un tiraillement au bas de son pantalon en lin l'arracha à ses pensées morbides. Elle baissa les yeux vers le sol en pierre sur lequel se dressait un petit spinda. Il enlaça son mollet de ses pattes potelées et frotta sa tête contre son genou.

- Bonjour Mimzy.

Quand Alise s'exprimait, c'était toujours d'une voix profonde et réfléchi. Elle obliqua un tantinet son buste vers l'avant et tapota la créature entre ses deux oreilles. Celle-ci se mit à tituber de contentement.

- Et bonjour, Candice, ajouta-t-elle avant même de se retourner.

La jeune femme se tenait en léger retrait. Plus petite qu'Alise, elle devait mesurer à peine un mètre soixante et était nettement plus mince. Elle avait de grands yeux verts, encadrés par de longs cils, qui affichaient toujours une expression ingénue. Des taches de rousseur parsemaient son teint diaphane au niveau de son nez retroussé et d'épaisses boucles flamboyantes effleuraient son visage au menton pointu.

Elle arborait une minijupe noire très courte, dans laquelle était rentré le bas de son top moulant. En guise de chaussures, elle portait des souliers vernis, desquels s'élevaient des bas foncés, filé pour l'un d'eux.

- Mo m'a dit que tu serais sûrement ici, informa-t-elle d'un timbre doux, presque timide. Il...

Elle s'interrompit lorsque son regard se posa sur le Starossier à quai. Sa peau claire pâlit davantage à sa vue et ses lèvres nacrées s'entrouvrirent dans une expression à mi-chemin entre la crainte et la pitié.

- Ils sont revenus. Encore...
- Je prie Lugia chaque nuit pour que ce bateau infernal sombre dans les flots, en vain. Il ne m'écoute pas.
- Il y a des gens à bord, rappela Candice.
- Des assassins. Ils ne méritent même pas de se faire engloutir par la mer.

L'autre ne releva pas. Elle tritura nerveusement la lanière de la sacoche en cuir qu'elle portait en bandoulière tandis que le silence s'installait entre elles. Finalement, après quelques minutes, Candice se décida à reprendre la parole, hésitante :

- Ça va bientôt être l'heure. Tu viens avec moi ou tu nous rejoindras plus tard ?

Alise, qui avait ramené son attention sur le cargo rouillé, mit plusieurs secondes à comprendre le sens de sa question. Elle secoua la tête afin de s'arracher à la vision de la mer ensanglantée, puis répondit par l'affirmative.

Elle emboîta le pas à Candice et la suivit jusqu'à la rive. Le port était grouillant d'activité en ce début d'après-midi, pourtant pas un seul marin ne se souciait des staross que l'on éventrait dans la cale du Starossier. Cela leur était indifférent.

Elles quittèrent les quais pour regagner la route qui longeait la plage. Candice aimait ôter ses chaussures pour aller marcher dans le sable, mais ce jour-là, elle n'en avait pas le temps. Elle devait se rendre le plus tôt possible au stade de Salencre, où se tiendrait le Concours annuel de la ville. Alise lui avait promis à maintes reprises qu'elle serait présente pour l'encourager.

La foule se pressait déjà devant l'édifice afin de s'assurer les meilleures places. Des centaines de personne faisaient la queue devant les guichets. Bien qu'il y ait beaucoup d'autres choses à voir en ville, le tournoi des coordinateurs était toujours un évènement très attendus par les habitants. Des gens venaient même de tout Souka pour y assister.

Candice et Alise, elles, pénétrèrent dans le stade par l'entrée réservée aux professionnels. Elles y retrouvèrent d'ailleurs un jeune homme qui les attendait. Mo avait une silhouette longiligne, un teint pâle, presque maladif, sur lequel rejaillissait l'éclat de ses yeux vert feuillage. Ses cheveux noirs n'étaient pas coiffés et retombaient un peu n'importe comment de part et d'autre de son visage. Il était d'une nature plutôt distraite, comme l'indiquait les deux chaussettes différentes qui dépassaient de ses mocassins.

- Comment va notre championne ? demanda-t-il en pinçant amicalement la joue de Candice.
- Morte de peur.

Elle tremblait de tout son corps. Ses bras, serrés autour de Mimzy, faisait vibrer la pauvre créature. Apparemment, Mo et elle s'étaient vus un peu plus tôt puisqu'il ne l'embrassa pas, au contraire d'Alise.

- Ne t'inquiète pas, tu vas tous les éblouir, comme à chaque fois.

Candice était une excellente coordinatrice. Elle avait frôlé deux fois la victoire dans le Grand Festival de Souka, mais elle avait échoué près du but à cause de son stress dont elle n'arrivait jamais à se départir. Sa timidité maladive l'empêchait toujours d'aller au bout de ses capacités.

- Oh, j'allais oublier !

Elle se mit à fouiller dans son sac, plein à craquer d'objets pour la majeure partie inutiles, et en sortit deux badges plastifiés qu'elle remit à ses amis.

- Vous en aurez besoin pour accéder aux coulisses si vous voulez venir me voir durant les entractes.

Alise et Mo prirent chacun le sien, puis se hâtèrent d'aller choisir leurs places dans les gradins. Candice, quant à elle, se dirigea vers les vestiaires, où elle pourrait se changer. Elle voulait leur faire la surprise de sa nouvelle tenue de scène, qu'elle avait passé ses trois dernières nuits à confectionner.

- Tu crois qu'elle a une chance de gagner ? demanda Mo après avoir réglé les deux sodas qu'il venait d'acheter à un vendeur ambulant.
- Il vaut mieux pour elle, elle est triple-tenante du titre. Après, tout dépendra de son niveau de panique, mais ça n'a jamais vraiment été un problème à Salencre. Elle angoisse beaucoup plus pour les compétitions régionales.

Mo l'approuva d'un signe de tête pendant qu'Alise ouvrait sa canette. Sa main trembla au même instant et elle renversa quelques gouttes sur son pantalon. Son ami l'étudia d'un œil expert.

- Toi, par contre, ça ne te ressemble pas d'être nerveuse. Quelque chose ne va pas ?
- J'étais sur la jetée, tout à l'heure, et...

Alise ne termina pas sa phrase. Elle attrapa la serviette qu'il lui tendait pour essuyer son vêtement mouillé avant qu'il ne soit trop imbibé. Mo posa une main réconfortante sur la sienne et pressa doucement ses doigts.

- Je comprends. Le Starossier.

Elle acquiesça, les yeux perdus dans le vague. Au même instant, les lumières s'éteignirent dans les tribunes pour permettre aux projecteurs colorés d'illuminer le centre du stade. Une quarantaine de coordinateurs s'y trouvaient, prêts à entrer en scène pour la première phase des éliminatoires.

Candice était parmi eux. Elle portait une robe bleu nuit au bustier serti de perles et au jupon orné de tulle qui lui donnait une apparence bouffante. La couleur sobre du vêtement contrastait avec celle plus vive de ses cheveux, attirant ainsi tous les regards sur elle.

- Comme elle est belle ! commenta Alise tout en applaudissant au même rythme que les spectateurs.

Elle passait en dix-septième position. Avant elle, il y eut des prestations jolies, d'autres à demi-ratées. Pour l'instant, un jeune homme se situait en tête du classement avec vingt-sept points sur trente pour avoir utilisé un enchaînement technique très élaboré.

Lorsque Candice remonta sur la scène, ses deux amis lui crièrent des encouragements depuis les tribunes, mais elle ne leur accorda pas le moindre regard. Ils avaient l'habitude, aussi ne s'en offusquèrent-ils pas. Quand elle était sous le feu des projecteurs, elle s'enfermait dans sa bulle et se coupait totalement du monde extérieur. C'était le seul moyen qu'elle avait trouvé pour mettre temporairement de côté sa timidité.

- Mimzy ! s'exclama-t-elle en lançant une pokéball devant elle.

Son spinda apparut dans une gerbe d'étoiles. Elles tournoyèrent autour de lui tandis qu'il traversait la plateforme dans une série d'entrechats. Malgré les rondeurs de son corps, il possédait une grâce indéniable dans chacun de ses mouvements.

Il exécuta une vrille rapide sur lui-même, les pattes tendues de part et d'autre afin de réduire les astres miniatures en une fine poussière dorée. Il bondit ensuite vers l'arrière, le corps parallèle au plancher, pour cracher un Vibraqua en direction du plafond.

- Poing-Glace !

À la réception, il fit un saut de main pour se propulser à nouveau dans les airs. Il tourna sur lui-même, une patte levée au-dessus de sa tête et recouverte d'une pellicule de givre. Il atteignit l'eau qui s'étendait encore en un cercle parfait pour la frapper en son centre. Elle se congela au contact de son attaque.

Le bloc de glace se dirigeait à présent vers le sol, mais il le fit voler en éclats à l'aide d'un Uppercut. Grâce à Psyko, il prit le contrôle télékinésique des fragments cristallins, qu'il illumina avec Flash. On aurait dit que des centaines de diamants virevoltaient autour de lui.

Le public éclata en un tonnerre d'applaudissements. Candice parut se détendre un peu, car elle consentit à leur adresser un grand signe de la main. Elle n'était pas vraiment appréciée des spectateurs qui la trouvaient généralement froide et hautaine, alors qu'il ne s'agissait en réalité que d'un simple manque d'assurance.

Elle rappela Mimzy dans sa ball et attendit le résultat des juges. Elle obtint un score de vingt-six, ce qui la plaçait en deuxième position, ex-æquo avec un autre candidat. Avec un tel résultat, elle était pratiquement certaine d'avoir une place au deuxième tour, mais elle ne voulait pas crier victoire trop vite, pas plus que ses amis qui la regardèrent retourner en coulisse.

- Alors ? demanda-t-elle lorsqu'ils la rejoignirent au premier entracte.
- Tu étais éblouissante !

Mo passa un bras autour de sa taille et la souleva. Il n'était pas très musclé, mais Candice était vraiment très mince, si bien qu'il n'eut aucun mal à la faire virevolter autour de lui avec enthousiasme.

Le cœur d'Alise se serra légèrement lorsqu'elle quitta le seuil de la porte pour s'approcher à son tour de sa meilleure amie. Ce genre de détail n'échappait jamais à sa sagacité et elle notait chaque jour davantage un changement perceptible dans l'attitude de ses deux complices.

- Ils ne vont pas faire le poids contre toi au second tour, affirma-t-elle avec un sourire forcé qui donnait à son visage un semblant de bonne humeur.
- Merci, vous êtes vraiment des amours, tous les deux.

Candice embrassa Alise sur la joue, pressa la main de Mo dans la sienne, puis ils prirent congé afin de ne pas la déconcentrer avant les phases éliminatoires du Concours. L'entracte touchait d'ailleurs à sa fin lorsqu'ils revinrent dans le couloir, car un flot de spectateurs se dirigeait vers les gradins.

La compétition reprit. Les coordinateurs s'affrontaient un contre un avec un unique pokémon qu'il leur fallait sélectionner avec soin au préalable. Certains connaissaient la stratégie, d'autres tablaient la réussite de leur combat sur l'élégance de leurs attaques. Ils assistèrent à des duels très variés du point de vue de la tactique autant que de celui des performances.

La victoire se jouait parfois en quelques secondes, mais le plus souvent, c'était la fin du temps réglementaire qui entraînait la défaite d'un candidat. Candice remporta ses matchs les uns à la suite des autres, avec plus ou moins de difficultés. Rien, cependant, n'enjoignait à s'inquiéter pour elle. Elle semblait gérer son stress, du moins pour l'instant, puisque la finale se rapprochait à grands pas.

- Mesdames et messieurs ! annonça la speakerine en s'égosillant à moitié dans son micro qui amplifiait déjà considérablement le son de sa voix. Le moment que vous attendiez tous est enfin venu ! Nous connaissons désormais nos deux finalistes. Qui remportera le Grand Concours annuel de Salencre ?

Une musique rythmée retentit dans les enceintes du stade et le rideau s'écarta sur une partie de la scène afin de permettre à Candice de s'y avancer. Ses joues avaient perdu les rares couleurs qu'elles avaient réussi à conserver jusqu'à présent. Elle tenait le bas de sa longue robe pour ne pas s'entraver dedans, elle qui marchait rarement avec des talons hauts.

- À ma droite, Candice Helzig. Déjà sacrée à trois reprises dans cette compétition, elle tente l'exploit d'en remporter une quatrième, ce qui serait un évènement historique, puisque personne n'y est encore parvenu. Cinquième et seconde du Grand Festival de Souka au cours des dernières éditions, nous espérons bien la voir cette année remporter le titre de Top-Coordinatrice.

La foule applaudit de façon tonitruante et la jeune femme répondit par un geste de la main. Son regard demeurait rivé sur un point imaginaire face à elle, sur lequel elle s'efforçait de fixer sa concentration.

- À ma gauche, un petit nouveau dans le monde des Concours pokémon. Il est jeune, il n'a que dix-sept ans... Mickaël Groussot !

Cette fois-ci, ce fut au tour d'un adolescent à l'allure soignée et aux cheveux bruns plaqués contre son crâne de faire son entrée. Il portait une costume décontracté mais élégant, qui lui conférait un style appréciable. Là encore, le public réalisa une ovation pour ce second finaliste.

Il serra la main de Candice, dont les gestes semblaient robotisés. Au moins, elle ne tremblait pas, ce qui était toujours un avantage chez elle. Ils s'éloignèrent ensuite l'un de l'autre de quelques pas pour aller se placer chacun à une extrémité de la scène. De là, ils s'emparèrent chacun d'une pokéball.

- Rappelons que le gagnant sera le pokémon encore debout à la fin du combat ou, en cas d'égalité, celui qui aura conservé le plus de points durant le temps réglementaire. Bien. Que la finale commence !

Les deux coordinateurs appelèrent leur partenaire de façon concomitante. Un goupix jaillit dans un nuage enflammé du côté de Mickaël, tandis qu'un pachirisu se matérialisait en compagnie d'étincelles juste devant Candice.

- Danseflamme !

Le petit canidé roux cracha une langue incandescente en direction de l'écureuil. Le jet brûlant l'entoura dans une danse sensuelle pour former un tourbillon écarlate. La lumière rouge qui en émanait se reflétait sur le visage de Candice.

À cause de l'élégance de l'attaque et de sa réussite, elle perdit d'entrée de jeu une quinzaine de points sur les cent à sa disposition. Il lui était cependant arrivé par le passé d'être plus mal lotie et de remporter quand même la victoire, d'autant que ses combos causaient souvent beaucoup de tort à ses adversaires.

- Scottie, Reflet en quatre !

Trois faux pachirisu apparurent à des endroits stratégiques de la scène, encerclant ainsi Mickaël et son pokémon. Ils jetèrent un regard désemparé à la jeune femme, ne comprenant pas l'utilité d'une pareille attaque, puisqu'ils savaient pertinemment que le véritable Scottie était encore prisonnier du Danseflamme.

De nouveau, la barre de Candice diminua sur l'écran géant, mais cela ne parut pas la perturber. Dans les tribunes, Mo et Alise échangèrent un sourire. Ils connaissaient la stratégie de leur amie, qu'elle avait mise au point après son précédent Concours.

Toujours sous l'effet de la surprise, son adversaire ne songea pas à repasser à l'attaque immédiatement. Candice en profita pour donner un autre ordre, que son partenaire s'empressa d'exécuter.

Un Coup d'jus déferla sur l'estrade pour aller frapper les trois leurres, de même que le goupix. Les simili-pachirisu disparurent dans un flash de lumière tandis que le corps du renardeau était parcouru de décharges électriques. Il était paralysé.

Les points de Mickaël diminuèrent presque d'un quart en un seul coup, alors que ceux de Candice se stabilisèrent. En effet, la vague statique était parvenue à détruire le Danseflamme qui emprisonnait Scottie au moment où il l'avait lancée.

- Charme-le !

Le pachirisu s'avança vers son adversaire, encore immobilisé par l'électricité qui parcourait son corps, et effleura son museau de l'extrémité de sa queue en panache. Le goupix baissa les yeux, comme frappé par une soudaine timidité.

- Feu Follet ! ordonna Mickaël dès que son pokémon eut recouvré ses esprits.

Des sphères sombres, entourées de volutes de fumée, se dirigèrent vers Scottie qui tenta de les esquiver, mais en vain. Lorsque l'une d'entre elles toucha sa fourrure, elle y laissa une marque roussie qui contrastait avec le reste de ses poils blancs. Il couina, tandis que Candice perdait dix points supplémentaires. Les deux challengers étaient à peu près à égalité.

- Boule Elek ! lança la jeune femme en haussant le ton. Et Queue de Fer !

Une sphère d'énergie étincelante se matérialisa entre les petites pattes du pachirisu, qui la jeta dans les airs pour ensuite la frapper avec sa fourrure, tel un joueur de baseball. Le goupix la reçut de plein fouet et fut projeté vers l'arrière, où il exécuta un salto afin de retomber sur ses membres.

La barre de Mickaël était quasiment descendue au-dessous de la moitié sous cet assaut. L'adolescent s'efforçait de conserver son sang-froid, à l'instar de Candice qui savait qu'elle n'avait plus le droit à l'erreur, à présent qu'elle était si près du but.

- Représailles !

Scottie aurait aisément pu éviter le pokémon qui fonçait sur lui, néanmoins il préféra invoquer la pluie plutôt que d'esquiver. Alors qu'il encaissait le choc, une bruine légère se mit à tomber sur la scène. La créature rousse se recroquevilla en feulant : étant un type feu, l'eau ne lui faisait pas du bien.

- Fatal-Foudre !

Un sourire triomphal sur le visage, Candice ordonna l'ultime attaque. Des éclairs puissants se rejoignirent pour converger vers le goupix. Lorsque celui-ci voulut se placer hors de leur portée, il glissa sur le sol humide et tomba à plat ventre. Il ne se releva pas après que la charge électrique l'eut atteint.

Les points de Mickaël chutèrent jusqu'à zéro et, avec une pointe de déception, il rappela son pokémon dans sa ball. Malgré cela, il se montra bon perdant et serra la main de son adversaire en la félicitant pour sa quatrième victoire consécutive, précisant au passage qu'il n'y avait aucune honte à être son dauphin, bien au contraire.

Dans les tribunes, Alise et Mo se levèrent d'un bond, comme un seul homme. Ils l'applaudirent, l'acclamèrent, la sifflèrent avec enthousiasme, et Candice leva la tête vers eux pour les gratifier d'un sourire éclatant.

La speakerine ne tarda pas à lui porter son trophée, presque aussi lourd qu'elle. Elle ne le tint qu'un instant à bout de bras avant de le poser à ses pieds, car elle n'était pas plus endurante que musclée. Elle reçut également le ruban qui lui permettrait de participer au Grand Festival de Souka pour la troisième année d'affilée.

- Je voudrais remercier ceux qui m'ont soutenue jusqu'ici, déclara-t-elle après qu'on lui eut donné un micro, en commençant par mes meilleurs amis, Mo et Alise. Ils sont toujours avec moi, dans la victoire comme dans la défaite. Merci aussi au public de Salencre, qui suit chacune de mes performances avec intérêt depuis le début de ma carrière en tant que coordinatrice. J'espère un jour être la première Salencrière à remporter le Grand Festival.
- Merci à vous de nous enchanter par vos sublimes prestations, Candice. À présent...
- Attendez, la coupa-t-elle. J'ai quelque chose d'autre à ajouter. Je voudrais profiter de ma victoire pour mobiliser les gens au sujet d'une cause qui me tient particulièrement à cœur : le massacre des staross. Comment pouvez-vous tolérer que notre port soit souillé par les carcasses dépecées de ces innocentes créatures ?

Le public, qui se confondait en applaudissements jusqu'alors, cessa rapidement. Les visages des spectateurs se renfrognèrent et quelques-uns se mirent même à la huer. Les autres ne tardèrent pas à suivre la foule, ce qui n'empêcha pas Candice de poursuivre son plaidoyer :

- Nous aimons tous les jolies choses, c'est vrai, mais ne préférez-vous pas voir un pokémon en Concours comme aujourd'hui, mis en valeur par son dresseur, plutôt qu'éventré sur un quai afin qu'on lui arrache son rubis ? Il n'y a pas que sa pierre qui est rouge, il y a aussi son sang. Pensez à toutes ces vies que l'on gaspille inutilement, uniquement pour satisfaire une soif de luxe.

Candice lâcha le micro juste à temps pour se protéger le visage de ses mains, car qu'un gobelet de soda fondait sir elle. Il rebondit sur son coude, éclaboussa sa robe, puis heurta le sol. D'autres denrées ne tardèrent pas à suivre et la jeune femme se résolut à s'enfuir en courant vers les coulisses, les larmes aux yeux.

Dans les gradins, le regard d'Alise s'était lui aussi voilé de peine. Non seulement son amie venait d'être humiliée pour avoir pris le parti de la lutte qu'elle menait activement depuis des mois, mais surtout parce que les gens continuaient à accepter ce commerce ignoble qui se déroulait sous leur nez.

- Au moins, elle aura essayé, tenta de la réconforter Mo.
- Ce n'est pas tout d'essayer, répliqua Alise. Il faut y arriver. Ça prendra le temps que ça prendra, mais je finirai par arrêter le Starossier, quoi que je doive faire pour cela...

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Le sang de la jetée



Le sang de la jetée



Alise Degret est la plus jeune membre du Parlement de Souka, députée de la ville portuaire de Salencre, mais également la moins appréciée d'entre tous.
Dans une région à la population égoïste où la mafia locale, la Main Noire, règne plus ou moins en maître, elle va s'opposer au trafic barbare des joyaux de staross, pour lesquels ces innocents pokémon sont massacrés par centaines.
Épaulée par ses amis Mo, dresseur de type plante, et Candice, coordinatrice d'exception, elle décide de mettre fin à ce commerce odieux, quel qu'en soit le prix à payer.


mardi 19 septembre 2017

Chapitre 3 : Réunion de famille [Fer de Lance]

Chapitre 3 : Réunion de famille


- Comment va notre petit écolier ? s'exclamèrent en chœur Isabelle et Gabriel.

Peter était rentré de l'École de Mauville depuis la veille, mais il n'avait pas encore revu son oncle et sa tante. Nicolas ayant été le chercher en bus, le trajet jusqu'à Ébènelle nécessitait un temps considérable, à cause de la route escarpée et sinueuse, d'autant qu'elle était toujours couverte de verglas, en hiver. Ils étaient donc arrivés très tard, bien après la tombée de la nuit.

- Je suis heureux d'être ici, affirma Peter en leur adressant un sourire éclatant.

Isabelle était encore plus belle qu'à l'accoutumée, dans le manteau de velours qu'elle avait enfilé pour venir ouvrir la porte d'entrée. Gabriel, lui, portait une simple veste de baseball aux couleurs de son équipe préférée, les Pharamp d'Oliville, que les années commençaient à élimer.

Le garçon ne leur prêtait aucune attention, ni à l'un ni à l'autre. Même s'il avait répondu poliment à leur question, son regard ne s'était pas détaché une seule seconde de la silhouette qui se trouvait juste dans leur dos. Les bras croisés, la moue boudeuse, la chevelure turquoise, Sandra était identique à son souvenir. Il fallait admettre que seuls deux mois et demi s'étaient écoulés, mais cela semblait être une éternité loin de la personne à qui l'on tient le plus.

- Entrez, je vous en prie. Ne restez pas sur le seuil.

Isabelle et Gabriel s'écartèrent chacun d'un côté de la porte pour permettre à Peter et à son père de pénétrer dans le vestibule. Lorsque Nicolas passa devant son frère, il lui donna une brève accolade. Bien qu'il soit l'aîné, il était plus petit d'une dizaine de centimètres, mais également plus svelte. Il possédait une silhouette athlétique, qu'il entretenait avec assiduité. Il s'entraînait au moins autant que ses pokémon.

Ses boucles avaient la couleur bleu noir d'un Cornèbre et ses yeux étaient sombres, d'un marron tirant sur le noir. Ce n'était pas de lui que Peter avait hérité ses cheveux rouges, mais de sa défunte mère, dont les mèches étaient aussi flamboyantes qu'une coulée de lave.

L'enfant fondit aussitôt vers Sandra, qui ne cilla pas. Il avait osé espérer que sa colère s'adoucirait au fil des semaines et que sa joie de le revoir l'emporterait sur la rancoeur qu'elle éprouvait le jour de son départ, mais il s'était trompé. Il avait sous-estimé le caractère vindicatif de sa cousine. Jamais il n'aurait pu penser qu'elle l'était à ce point.

- Salut, tenta-t-il timidement.
- Hmpf...

Ce fut la seule réponse qu'il réussit à lui arracher, et elle fut accompagnée par un regard noir. Si les yeux de Sandra savaient lancer des éclairs au sens littéral, et non métaphorique, elle l'aurait probablement électrisé sur place avec l'efficacité d'un Luxray dans la force de l'âge.

- Comment vas-tu ?

Peter savait qu'insister revenait à tenter Darkrai, mais le silence de la fillette le blessait. Il avait tant attendu le moment où il la retrouverait enfin qu'il ne pouvait accepter qu'elle continue à le dédaigner de la sorte. Il souhaitait se réconcilier avec elle, dût-il s'y prendre de toutes les manières possibles.

- Aussi bien que ces deux derniers mois et demi, mais tu ne peux pas le savoir, puisque tu n'étais pas là, aboya-t-elle.
- Sandra... S'il te plaît, j'aimerais beaucoup que nous fassions la paix, tous les deux. Tu ne vas quand même pas me bouder pour l'éternité ?
- Non.

Le visage de Peter se fendit d'un sourire. Il était sur le point de lui exprimer sa joie quand la fillette reprit la parole, d'un ton encore plus sec :

- L'éternité, c'est trop court. Plus que ça.

Sur ces mots, Sandra tourna les talons et franchit la porte derrière laquelle le reste de sa famille avait déjà disparu. Peter, penaud, les épaules affaissées, lui emboîta le pas. Si ces quelques semaines passées à l'École de Mauville avaient été douloureuses, ce n'était rien comparé de ce qu'il ressentait maintenant.

L'absence de sa cousine était très difficile à vivre, mais la voir le mépriser de la sorte, juste sous son nez, était pire encore. Au moins, quand elle n'était pas là, Peter pouvait se concentrer sur les bons souvenirs, en s'efforçant d'oublier à quel point elle le détestait. À ses côtés, cela s'annonçait plus compliqué. Elle n'allait pas rater une seule occasion de le lui rappeler.

***

- Sandra ! appela Isabelle. Viens, ma chérie ! Montre à Papa comme tu es belle.

Un grognement parvint aux deux adultes depuis le sommet des marches qui reliaient l'étage de la villa au rez-de-chaussée. Sandra portait une robe d'un bleu tirant sur le gris et qui était recouverte de paillettes, donnant l'impression qu'elle était sertie de centaines de petits diamants. Ses jambes étaient vêtues d'un collant épais, dont l'extrémité disparaissait dans une paire de souliers vernis.

Ses cheveux, souvent noués à la va-vite pour former une queue-de-galopa, avaient été coiffées avec soin par Isabelle. Ils étaient bouclés, ce qui contrastait avec leur raideur habituelle, et retombaient de part et d'autre de visage au teint de porcelaine de la fillette.

- Ta mère a raison, déclara Gabriel. Tu es jolie comme un cœur.
- Tu parles... marmonna Sandra, pas assez fort pour qu'ils puissent l'entendre.

Elle détestait cet accoutrement choisi par sa mère pour le réveillon. Elle aimait mieux être à son aise, en pantalon et en pull, ou dans n'importe quelle autre tenue qui lui permettait de courir, de sauter ou encore d'escalader sans la gêner. Elle avait l'impression de ressembler à une hideuse poképoupée.

Ce n'était cependant pas la raison principale à sa mauvaise humeur. Plus encore que de se savoir ridiculement habillée, elle était furieuse de devoir passer Noël à l'Arène. Nicolas et Gabriel étaient convenus qu'ils célèbreraient la fête là-bas, tous ensemble, or le tous ensemble impliquait naturellement Peter. 

Sandra l'avait évité du mieux qu'elle pouvait, depuis le début des vacances, et quand elle n'avait pas pu faire autrement que de se retrouver en sa présence, elle lui avait mené une vie infernale. Elle allait devoir redoubler d'inventivité pour la soirée à venir, ainsi que la nuit qu'ils passeraient à l'Arène.

- Va chercher ton sac et ton manteau, conseilla Isabelle. Et n'oublie pas ton cadeau pour ton cousin Peter.
- D'accord, Maman.

Personne ne vit le sourire malicieux qui étira les lèvres de Sandra lorsqu'elle tourna les talons pour regagner sa chambre. La pièce était spacieuse, avec une grande fenêtre sur le rebord de laquelle s'accumulait les flocons de neige. La nuit tombait, plongeant les lieux dans les ténèbres, mais elle ne jugea pas utile d'allumer la lumière.

Le papier prenait une teinte bleu noir, dans la pénombre ambiante, tout comme le couvre-lit qui était assorti. Sandra traversa la chambre jusqu'à une commode en bois, sur laquelle était posée un sac en tissu, ainsi qu'une boîte soigneusement pliée dans un emballage criard. L'enfant ne savait pas ce dont il s'agissait : c'était sa mère qui avait choisi le présent pour Peter lorsqu'elle avait été faire quelques emplettes à Doublonville, quatre jours plus tôt.

- Oups... fit Sandra avec une expression faussement innocente, en lâchant le paquet de toute sa hauteur pour qu'il s'écrase à ses pieds. J'espère que ce n'était pas fragile.

Dans le doute, elle lui donna un coup supplémentaire, puis l'arrangea de sorte qu'à première vue, il n'ait pas trop l'air tordu. Le tenant dans la main gauche avec son sac, elle décrocha son manteau de la droite et l'enfila, avant d'enrouler son écharpe autour de son cou. Elle ressemblait à un Draco en tissu, le pokémon favori de Sandra.

Fin prête, elle rejoignit ses parents, sans tenter de feindre un quelconque enthousiasme. Que n'aurait-elle pas donné pour dévaler les escaliers tête la première et se casser une jambe afin de rester ici ! Et encore... Son père l'aurait probablement portée sur ses épaules jusqu'à l'Arène, même si elle avait eu un os brisé.

Le vent soufflait lorsqu'ils quittèrent la villa et la neige s'abattit en masse sur eux, les recouvrant bientôt d'une pellicule blanche presque aussi épaisse que celle qui jonchait le sol. Un chemin avait été dégagé jusqu'au bâtiment officiel qui dominait toute la ville d'Ébènelle, car les règles exigeaient qu'il soit toujours accessible, mais aucun dresseur n'était assez fou pour s'y aventurer, encore moins une veille de Noël.

Une couche de verglas tapissait l'herbe, ce qui la rendait glissante. En gravissant la montée, ils manquèrent à plusieurs reprises de perdre l'équilibre, y compris Isabelle qui s'efforçait pourtant de conserver une démarche aussi élégante qu'à l'accoutumée. Sandra songea un instant à s'accrocher à la main de son père, mais trop fière, elle préféra parcourir la distance qui la séparait de l'Arène sans aucune aide.

Ils affrontaient les derniers mètres qui les séparaient de l'entrée quand la porte s'ouvrit, projetant la lumière du hall sur l'allée. L'ombre de Nicolas se découpait au milieu de ce carré doré. Engoncé dans un manteau épais, il les motiva :

- Allez, courage ! Un bon feu de cheminée vous attend pour vous réchauffer !

Il n'avait pas menti. Après avoir abandonné leurs affaires détrempées par la neige fondue dans le vestibule, la famille Lance suivit le Champion jusqu'au séjour. Sa superficie était immense, mais l'âtre dans lequel crépitait un puissant brasier était proportionnel, de façon à tempérer toute la pièce.

L'endroit était divisé en deux. À gauche se trouvait la partie qui faisait office de salle à manger. Une table en bois massif, capable d'accueillir une douzaine de convives, avait été magnifiquement dressée pour l'occasion. Elle était recouverte d'une nappe rouge, ornée de filaments dorés, et décorée avec des flocons pailletés, ainsi que plusieurs chandeliers. Les serviettes en papier étaient savamment pliées entre les bras de bonhommes de neige en plastique.

À droite, c'était le salon, là où Nicolas avait décidé d'installer son sapin. Il dominait le canapé en cuir, avec son étoile à l'effigie du légendaire Jirachi pointée vers le plafond. Les guirlandes et les boules qui l'enjolivaient étaient si nombreuses qu'il était à peine possible de distinguer les épines artificielles de l'arbre vert.

Peter était assis par terre, sur le tapis, face au home-cinéma qui diffusait un dessin animé. Dès qu'il vit entrer son oncle et sa tante, accompagnés de Sandra, il s'empressa d'éteindre avec la télécommande et de se précipiter vers eux pour les saluer. Au moment d'embrasser sa cousine, celle-ci détourna la tête.

- Sandra, rappela sa mère. C'est Noël.
- Non, c'est demain. Et puis, ça reste un jour, et des jours, il y en a eu beaucoup pendant que Peter était à l'école.

Isabelle ne releva pas. Gabriel et elle avaient d'abord cru que toute la colère que leur fille avait ressentie à l'égard de son cousin durant ces dernières semaines s'estomperait à son retour, mais elle n'avait fait que s'accroître. Ils avaient essayé de parler avec Sandra, de l'encourager à faire des efforts, mais cela avait été vain, comme toujours.

- Bon, et si nous passions à table ? proposa Nicolas en frappant dans ses mains, pour mettre un terme au malaise qui venait de s'installer.
- Excellente idée ! approuva Gabriel. Mesdames, je vous en prie.

Il escorta Sandra jusqu'à une chaise, pendant que Nicolas en faisait de même avec Isabelle. La mère et la fille prirent place côte à côte, pendant que Peter esquissait un geste pour s'installer face à sa cousine. Nicolas l'en dissuada et l'installa à l'opposé, au grand dam de Sandra qui se voyait déjà clôturer le repas en beauté, en lui jetant sa part de bûche au visage. Son oncle avait probablement anticipé cette éventualité et avait décidé de prendre les devants.

Tout le monde fut bientôt assis, à l'exception du maître des lieux qui demeura debout, entre son siège et la table, son verre à la main. Ils étaient déjà tous remplis, avec du champagne pour les adultes et du jus de baie pommo pour les enfants. Nicolas leva le sien à hauteur de son visage, puis proposa de porter un toast :

- Remercions Arceus pour Ses bienfaits, et soyons-Lui reconnaissants. Nous avons un toit au-dessus de nos têtes, un bon feu de cheminée qui brûle dans l'âtre et de la nourriture sur notre table, mais nous avons surtout le plaisir d'être réunis ce soir. Beaucoup de gens n'ont pas autant de chance que nous. Je voudrais également avoir une pensée émue pour Margaret, à jamais dans nos cœurs.
- Pour Margaret, scandèrent les autres.

Sandra songea à ajouter une pique à l'égard de Peter et à son absence des dernières semaines, mais elle s'abstint, au moins pour cette fois. Elle savait à quel point l'évocation de sa tante qu'elle n'avait pas connue rendait toute la famille triste, et elle n'était pas mal élevée au point de manquer de respect à une défunte. Après tout, puisque Margaret n'était plus là, ce n'était pas sa faute si son fils était devenu un idiot.

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Chapitre 2 : Réparer les dégâts [UCDTLI]

Chapitre 2 : Réparer les dégâts - Il faut croire que vous avez eu plus de chance que nous, murmura April, mélancolique, en se laissan...